Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis. Honoré Beaugrand

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Название Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis
Автор произведения Honoré Beaugrand
Жанр Языкознание
Серия
Издательство Языкознание
Год выпуска 0
isbn 4064066088385



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Jeanne s'empressaient de se rendre au rivage et de s'embarquer sur un frêle canot d'écorce qui les conduisait à Contrecœur.

      Comme nous l'avons dit déjà, le village de Contrecœur est situé sur la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le fleuve en cet endroit paraît avoir au moins une lieue de largeur. Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l'aviron du canotier, et la frêle embarcation semblait voler sous les efforts réunis du faucheur et de la faneuse.

      Trois petits quarts d'heure les conduisaient à Contrecœur, où, sur le sable argenté de la rive, les attendait leur père, grand vieillard octogénaire qui les embrassait tendrement, après leur avoir souhaité un cordial bonsoir.

      Le frère et la sœur s'empressaient autour du vieillard, et le soutenant de chaque côté le conduisaient à une humble chaumière que l'on apercevait à demi cachée à l'ombre des ormes qui bordent la côte du fleuve.

      On soupait en famille, on causait pendant quelque temps, et après avoir fait en commun la prière du soir, les braves enfants allaient reposer sur des grabats leurs membres fatigués par les rudes travaux de la moisson.

      Le lendemain matin, longtemps avant l'aurore, Jeanne était debout, préparant le frugal déjeuner du vieillard et mettant dans un ordre parfait le ménage de la chaumière.

      Après avoir baisé avec respect les cheveux blancs de leur père, tout en prenant soin de ne pas l'éveiller, Jules et Jeanne reprenaient en silence la route du rivage et dirigeaient leur fidèle canot d'écorce vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux, et continuer les travaux de la moisson.

       Table des matières

       Table des matières

      Wish me partaker in thy happiness

       When thou dost meet good hap; and in thy danger,

       If ever danger do environ thee,

       Commend thy grievance to my holy prayers,

       For I will be thy bead's-man, Valentine.

      (Shakespeare.)

      [Shakespeare, The two Gentlemen of Verona, acte 1, scène 1 (vers 14-18).]

      Pierre Montépel qui dirigeait avec son père les travaux de la fenaison, avait remarqué, dès les premiers jours, la réserve polie, les manières douces et prévenantes et le caractère mélancolique des jeunes moissonneurs de Contrecœur.

      Il s'était insensiblement rapproché de Jules Girard et il lui avait, en plusieurs circonstances, adressé la parole dans l'espoir d'engager une conversation amicale.

      Jules avait répondu poliment à ses avances, mais il était évident que le jeune homme désirait rester seul; et Pierre, en homme bien élevé, avait respecté ce désir tacitement exprimé. Jeanne, de son côté, tout en prenant part aux travaux de ses compagnes, mettait une certaine réserve dans ses relations avec les faneuses. Et les jeunes filles, avec cet instinct admirable de délicatesse qui distingue la femme des campagnes, se rendaient aussi à la prière éloquente que l'on pouvait lire dans la physionomie pensive de Jeanne Girard.

      Le père Jean-Louis avec qui Pierre avait eu l'occasion de causer à ce sui et, avait répondu:

      —Ma foi, mon fils, je crois que tu as raison. Ces jeunes gens me font l'effet de braves travailleurs et de personnes fort bien élevées. Quoique je connaisse, cependant, à peu près tout le monde à Contrecœur, je ne les avais jamais rencontrés avant le commencement de la moisson.

      Et le fermier qui ne laissait jamais son esprit pratique et calculateur errer dans les régions du sentiment, avait changé de conversation, et avait fait remarquer à son fils l'excellente qualité des foins et le rendement exceptionnel de la récolte.

      Pierre, malgré des échecs successifs, ne se tenait cependant pas pour battu. Aussi prenait-il toutes les occasions de prouver à Jules Girard et à sa sœur Jeanne, l'intérêt que lui avait inspiré leur position exceptionnelle parmi les employés de la ferme.

      Un jour que Jules avait été appelé à remplacer le conducteur d'une charrette, pendant quelques heures, Pierre se trouva, un peu par hasard, appelé à l'aider pour finir le chargement de la voiture avant de se diriger vers la grange où l'on entassait les foins. Pierre crut que l'occasion était arrivée d'exprimer à Jules Girard les sentiments d'amitié qu'il éprouvait à son égard, et pendant le trajet qui fut assez long avant d'arriver à la grange, il entama la conversation:

      —Mon cher camarade, commença Pierre, ne croyez pas que ce soit un vain motif de curiosité qui me fasse vous parler de choses qui vous sont personnelles. Ayant eu l'avantage moi-même de recevoir une certaine éducation, je me suis senti attiré vers vous par un sentiment de sympathie. Hésiterez-vous encore à accepter mes offres d'amitié et de bonne camaraderie.

      —Monsieur Pierre, répondit Jules en souriant, il me faudrait être bien ingrat pour résister à vos bonnes paroles. Croyez bien que si jusqu'aujourd'hui j'ai paru éviter la conversation, c'est que je sentais qu'il y avait entre nous la distance qui sépare toujours le maître du serviteur. Vous êtes ici le fils du fermier, et je ne suis que le moissonneur à gages. Puisque vous voulez bien vous-même oublier cette différence, j'accepte les sentiments d'amitié que vous m'offrez si cordialement. Voici ma main.

      Pierre serra la main de son nouvel ami, et continua:

      —Mon cher Jules, inutile de vous dire que dans l'humble position que vous occupez aujourd'hui, j'ai découvert l'homme bien né et le penseur intelligent. Soyons bons amis et causons souvent ensemble. Je sens le besoin d'une amitié comme la vôtre.

      —Elle vous est acquise, mon cher Pierre, puisque vous voulez bien me permettre de vous appeler ainsi.

      —Enfin! ce n'est pas trop tôt. Aussi m'avez-vous fait assez longtemps attendre ces bonnes paroles.

      —Croyez bien, reprit Jules, qu'il n'y avait chez moi ni arrière pensée, ni mauvaise volonté. Comme vous avez paru le deviner, nous occupons ma sœur et moi, parmi les moissonneurs, une position exceptionnelle, et nous avons cru que le silence était le meilleur moyen d'arrêter les suppositions. C'est ce qui me rendait taciturne, mais vous m'avez déridé.

      —Je ne vous demande pas de me confier vos secrets. Loin de là. Mais si jamais, mon cher Jules, vous avez besoin du cœur ou de la main d'un ami, souvenez-vous que ce sera rendre un véritable service à Pierre Montépel, que de lui demander l'appui de son bras ou de son amitié.

      —Merci de vos bonnes paroles. Je m'en souviendrai à l'occasion.

      La conversation en resta là pour le moment, mais les deux amis trouvèrent souvent moyen, durant le reste de la journée, d'échanger quelques phrases amicales.

      Le soir, après le travail fini, Pierre accompagna Jules jusqu'au rivage. Avant de monter en canot, le jeune homme s'adressant à sa sœur lui dit:

      —Petite sœur, je te présente mon nouvel ami, M. Pierre Montépel que tu connais déjà. M. Pierre a bien voulu m'honorer de son amitié et je ne doute pas qu'il ait pour la sœur les sentiments amicaux qu'il a été assez bon d'offrir si cordialement au frère. M. Pierre, ma sœur Jeanne Girard.

      —Mademoiselle, je me sens doublement heureux de posséder ce soir deux amis comme vous et votre frère Jules. Espérons que nos relations nous permettront, à l'avenir, d'entretenir les sentiments du meilleur voisinage.

      Jeanne avait salué avec aisance, mais en rougissant. Pierre lui offrit sa main pour l'aider à monter dans le frêle canot d'écorce, et quelques instants plus tard l'embarcation disparaissait dans l'obscurité.