L'île de sable. Emile Chevalier

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Название L'île de sable
Автор произведения Emile Chevalier
Жанр Зарубежная классика
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Издательство Зарубежная классика
Год выпуска 0
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      Henri Émile Chevalier

      L'île de Sable

      PROLOGUE. EN BRETAGNE

      I. LES ROUTIERS

      Par une belle matinée de mai 1598, deux cavaliers sortirent de la ville de Saint-Malo, prirent une route boisée qui conduisait au sud, et s'avancèrent vers un plateau escarpé.

      Ces deux cavaliers portaient un costume mi-parti militaire, mi-parti de cour. Le plus vieux paraissait âgé de quarante-cinq ans.

      L'autre était un jeune homme, vêtu avec un goût sobre et distingué. Quoique armé, comme son compagnon, il semblait revenir d'une fête ou aller à quelque gente réunion de châtelaines. Sa physionomie avait ce caractère d'intrépidité féminine qui distingue les rejetons de la vielle noblesse; ses traits étaient délicats, mais dans son oeil rayonnait une indicible fierté; son front était blanc comme le marbre, mais large et bombé, son nez finement dessiné, mais hardi dans son jet, sa bouche petite, mais railleuse; son menton agréable mais allongé; son corps grêle, mais musculeux et vigoureusement charpenté. Enfin, il était le type de cette race franque qui s'imposa à la Gaule par la force brutale après la décadence de l'empire romain.

      Le premier avait nom Guillaume, marquis de la Roche-Gommard.

      Le second avait nom Jean, vicomte de Ganay.

      Celui-là était Breton.

      Celui-ci était Bourguignon.

      Tous deux comptaient des croisés parmi leurs aïeux; et, bien que la glace féodale commençât à se fondre au soleil de la royauté, les de la Roche et les de Ganay s'efforçaient de suivre les traditions surannées de leurs ancêtres. C'est pourquoi Jean avait été envoyé en Bretagne par le comte Germain de Ganay, son père, pour y faire ses premières armes sous le patronage du marquis de la Roche, avec lequel il s'était lié d'amitié durant les guerres de la Ligue. Après avoir été page, Jean s'était élevé au grade d'écuyer, et, à ce titre, servait Guillaume de la Roche.

      Durant une demi-heure les deux cavaliers chevauchèrent sans prononcer une parole. Le chemin qu'ils parcouraient était sinueux, raboteux et profondément encaissé entre une double haie d'aubépine et de merisiers en fleurs. Le marquis, sombre et soucieux, s'abandonnait à l'allure nonchalante de sa monture; le vicomte, non moins soucieux, dévorait l'horizon du regard, et aurait voulu sans doute presser le pas de sa monture, mais un sentiment de déférence l'empêchait de devancer son compagnon qu'il suivait à une courte distance. Tout à coup, comme ils atteignaient un endroit où la route formait un coude, cinq cavaliers, armés de toutes pièces, lance en arrêt, et visière baissée, s'offrirent à leur vue.

      – Par la messe, que signifie ceci? s'écria Guillaume de la Roche tirant son épée.

      – Rendez-vous, ou vous êtes morts! commanda un des cavaliers dont le casque était surmonté d'une aigrette noire.

      – Sur mon âme! riposta de la Roche, l'invitation est aussi curieuse que courtoise. Qui es-tu, beau sire, pour te mettre en notre présence, sans permission? Arrière, manant; sinon te ferai pendre haut et court, toi et les lâches bandits qui t'accompagnent.

      Cette menace n'intimida pas les assaillants, car ils répondirent par un bruyant éclat de rire, pendant que leur chef reprenait la parole.

      – Je suis, dit-il, de bonne lignée, marquis de la Roche, et te déclare mon prisonnier.

      – Attends que tu m'aies pris, avant de te répandre en forfanteries, chevalier traître et félon. Maintenant, je te somme de détaler, ou je tire sur toi comme sur un chien enragé.

      Et la Roche, après un signe à Jean de Ganay, avait rapidement replacé son épée dans son fourreau et saisi un pistolet de chaque main. Le jeune homme avait imité ce mouvement avec non moins de promptitude.

      – Sus! sus! Emparez-vous des mécréants, mes braves, cria le chef des rufians.

      – Couard! viens donc te mesurer avec moi, à la longueur d'une lame!

      – Cent écus d'or pour vous, si vous m'amenez le marquis vivant! se contenta de dire l'autre à ses estafiers.

      – Reçois toujours ceci comme à-compte, repartit la Roche en dirigeant un de ses pistolets contre son adversaire.

      Mais, quoique le coup fût bien ajusté, il n'eut aucun effet. La balle rebondit sur la cuisse du chevalier sans même la bossuer, et les routiers évoluèrent autour de nos héros pour leur couper la retraite. Trois nouvelles détonations retentirent, presque en même temps. Jean avait fait feu de ses deux pistolets et la Roche de celui qui lui restait. Au milieu de la fumée produite par cette triple explosion, il fut impossible de préciser l'étendue du résultat: cependant, un homme vida les étriers, roula à terre et l'issue du combat était plus que douteuse, lorsqu'une troupe de gens d'armes déboucha d'un taillis voisin.

      – A moi, à moi! clama Guillaume de la Roche, distinguant les couleurs de ses pennons.

      Aussitôt les nouveaux venus piquèrent des deux, et les agresseurs, dans la prévision qu'ils seraient accablés par le nombre, tournèrent bride et s'enfuirent au galop.

      Le marquis détacha quelques hommes à leur poursuite, puis il mit pied à terre pour savoir quelle était la victime de l'attentat contre sa personne. Jean de Ganay voulut aider de la Roche dans cette perquisition, mais un coup d'oeil l'arrêta. Couvert de sang et de poussière, le blessé haletait sourdement sous son enveloppe de fer. Il avait été atteint au défaut de l'épaulière droite et se tordait en proie à d'horribles tortures. Guillaume de la Roche s'approcha de lui, appuya son genou sur sa poitrine, déboucla les jugulaires de son heaume, enleva la coiffure et examina un instant la figure du routier.

      – Qui es-tu? lui demanda-t-il.

      – A boire! j'ai soif, je brûle, pour l'amour du ciel, donnez-moi à boire! répondit l'inconnu d'une voix étranglée.

      Sur l'ordre de Guillaume de la Roche, un des hommes d'armes courut à une source voisine, puisa de l'eau avec son morion et l'apporta au blessé qui but avidement ce liquide rafraîchissant.

      – Ah! continua-t-il, cela fait du bien!

      – Mais qui es-tu? à qui appartiens-tu? réitéra le marquis.

      L'étranger garda le silence.

      – Parle, ou je te perfore comme un misérable hérétique, poursuivit la Roche avec un geste significatif.

      – Monseigneur! fit le malheureux en tremblant d'effroi.

      – Parleras-tu?

      – Eh bien! balbutia-t-il d'un ton si bas que Guillaume fut obligé de se baisser jusqu'à sa bouche pour l'entendre, je suis à la solde du duc de Mercoeur.

      – Du duc de Mercoeur! Ah! je m'en doutais… C'était lui qui avait une aigrette noire, n'est-ce pas?

      – Je l'ignore.

      – Jour de Dieu, tu mens, soudard!

      – Non, monseigneur, je vous le jure sur les os de mon bienheureux patron.

      – Cuides-tu me leurrer par tes impostures!

      – Je souffre, oh! je souffre peines et châtiments infernaux, râlait le routier que les tiraillements de douleurs étouffaient.

      – Qu'on lui enlève sa cuirasse et qu'on l'attache sur un cheval, enjoignit Guillaume de la Roche en sautant en selle. Nous sommes peu éloignés du manoir; là, il sera pansé par notre barbier, et demain il subira un interrogatoire. Vous m'en répondez sur votre col.

      Bientôt la petite troupe sa mit en marche, ayant à sa tête les deux gentilshommes.

      – L'infâme! marmottait le marquis entre ses dents, me tendre une embuscade! Il n'a pas plus de courage qu'une poule mouillée. Qu'il m'appelle donc en champ clos, s'il a tant de griefs contre moi, et nous verrons…

      Se tournant soudain vers Jean de Ganay, il ajouta:

      – J'espère, mon ami, que vous n'avez reçu aucun heurt?

      – Non, messire; grâce au ciel, les croquants ne m'ont pas atteint. Mais sauriez-vous, d'aventure, qui était le chevalier déloyal auquel ils obéissaient?

      Le marquis