Le Monde comme il va, vision de Babouc. Вольтер

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Название Le Monde comme il va, vision de Babouc
Автор произведения Вольтер
Жанр Зарубежная классика
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Издательство Зарубежная классика
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onde comme il va, vision de Babouc

Préface de l'Éditeur

      Longchamp, secrétaire de Voltaire de 1746 à 1754, dit dans ses Mémoires1 que Babouc, ou le Monde comme il va, fut composé en 1746, pendant la retraite de Voltaire à Sceaux ; et je n'ai rien trouvé qui contredise Longchamp. La plus ancienne édition que je connaisse est celle de 1748, dans le tome VIII de l'édition faite à Dresde des Oeuvres de Voltaire. Ce conte fait aussi partie du Recueil de pièces en vers et en prose, par l'auteur de la tragédie de Sémiramis, 1750, in-12.

      C'est une imitation de Babouc, ou du moins de son titre, qu'a faite l'auteur inconnu d'une brochure intitulée: La Lune comme elle va, MDCCLXXXI, in-8°, de trente-six pages; brochure au-dessous de la critique, et relative aux discussions entre Joseph II et les Hollandais pour l'ouverture de l'Escaut.

      La révolution française a fait naître trois imitations de Babouc : I. Le Retour de Babouc à Persépolis, ou la suite du Monde comme il va, 1789, in-8°, a eu deux éditions; c'est un opuscule de trente pages: je n'ai pu en découvrir l'auteur. II. Le Fils de Babouc à Persépolis, ou le Monde nouveau, Paris, décembre, 1790, in-8°, de cent vingt-quatre pages. III. Nouvelle Vision de Babouc, ou la Perse comme elle va, 1796, in-8°, de cent douze pages, contenant seulement la première partie, et l'annonce de la seconde. Je ne crois pas que la seconde partie ait paru. L'auteur s'appelait Bunel.

      ––

      Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont de Voltaire.

      Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.

      Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un —, et sont, comme mes notes, signées de l'initiale de mon nom.

      BEUCHOT.

      4 octobre 1829.

      I. Parmi les génies qui président aux empires du monde, Ituriel tient un des premiers rangs, et il a le département de la Haute-Asie. Il descendit un matin dans la demeure du Scythe Babouc, sur le rivage de l'Oxus, et lui dit: Babouc, les folies et les excès des Perses ont attiré notre colère: il s'est tenu hier une assemblée des génies de la Haute-Asie pour savoir si on châtierait Persépolis, ou si on la détruirait. Va dans cette ville, examine tout; tu reviendras m'en rendre un compte fidèle, et je me déterminerai sur ton rapport à corriger la ville, ou à l'exterminer. Mais, seigneur, dit humblement Babouc, je n'ai jamais été en Perse; je n'y connais personne. Tant mieux, dit l'ange, tu ne seras point partial; tu as reçu du ciel le discernement2, et j'y ajoute le don d'inspirer la confiance; marche, regarde, écoute, observe, et ne crains rien; tu seras partout bien reçu.

      Babouc monta sur son chameau, et partit avec ses serviteurs. Au bout de quelques journées, il rencontra vers les plaines de Sennaar l'armée persane, qui allait combattre l'armée indienne. Il s'adressa d'abord à un soldat qu'il trouva écarté. Il lui parla, et lui demanda quel était le sujet de la guerre. Par tous les dieux, dit le soldat, je n'en sais rien; ce n'est pas mon affaire; mon métier est de tuer et d'être tué pour gagner ma vie; il n'importe qui je serve. Je pourrais bien même dès demain passer dans le camp des Indiens; car on dit qu'ils donnent près d'une demi-drachme de cuivre par jour à leurs soldats de plus que nous n'en avons dans ce maudit service de Perse. Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez à mon capitaine.

      Babouc ayant fait un petit présent au soldat entra dans le camp. Il fit bientôt connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de la guerre. Comment voulez-vous que je le sache? dit le capitaine, et que m'importe ce beau sujet? J'habite à deux cents lieues de Persépolis; j'entends dire que la guerre est déclarée; j'abandonne aussitôt ma famille, et je vais chercher, selon notre coutume, la fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien à faire. Mais vos camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vous? Non, dit l'officier; il n'y a guère que nos principaux satrapes qui savent bien précisément pourquoi on s'égorge.

      Babouc étonné s'introduisit chez les généraux; il entra dans leur familiarité. L'un d'eux lui dit enfin: La cause de cette guerre, qui désole depuis vingt ans l'Asie, vient originairement d'une querelle entre un eunuque d'une femme du grand roi de Perse, et un commis d'un bureau du grand roi des Indes. Il s'agissait d'un droit qui revenait à peu près à la trentième partie d'une darique3. Le premier ministre des Indes et le nôtre soutinrent dignement les droits de leurs maîtres. La querelle s'échauffa. On mit de part et d'autre en campagne une armée d'un million de soldats. Il faut recruter cette armée tous les ans de plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres, les incendies, les ruines, les dévastations se multiplient, l'univers souffre, et l'acharnement continue. Notre premier ministre et celui des Indes protestent souvent qu'ils n'agissent que pour le bonheur du genre humain; et à chaque protestation il y a toujours quelques villes détruites et quelque province ravagée.

      Le lendemain, sur un bruit qui se répandit que la paix allait être conclue, le général persan et le général indien s'empressèrent de donner bataille; elle fut sanglante. Babouc en vit toutes les fautes et toutes les abominations; il fut témoin des manoeuvres des principaux satrapes, qui firent ce qu'ils purent pour faire battre leur chef. Il vit des officiers tués par leurs propres troupes; il vit des soldats qui achevaient d'égorger leurs camarades expirants, pour leur arracher quelques lambeaux sanglants, déchirés et couverts de fange. Il entra dans les hôpitaux où l'on transportait les blessés, dont la plupart expiraient par la négligence inhumaine de ceux mêmes que le roi de Perse payait chèrement pour les secourir. Sont-ce là des hommes, s'écria Babouc, ou des bêtes féroces? Ah! je vois bien que Persépolis sera détruite."

      Occupé de cette pensée, il passa dans le camp des Indiens; il y fut aussi bien reçu que dans celui des Perses, selon ce qui lui avait été prédit; mais il y vit tous les mêmes excès qui l'avaient saisi d'horreur. Oh, oh! dit-il en lui-même, si l'ange Ituriel veut exterminer les Persans, il faut donc que l'ange des Indes détruise aussi les Indiens. S'étant ensuite informé plus en détail de ce qui s'était passé dans l'une et l'autre armée, il apprit des actions de générosité, de grandeur d'âme, d'humanité, qui l'étonnèrent et le ravirent. Inexplicables humains, s'écria-t-il, comment pouvez-vous réunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes?

      Cependant la paix fut déclarée. Les chefs des deux armées, dont aucun n'avait remporté la victoire, mais qui, pour leur seul intérêt, avaient fait verser le sang de tant d'hommes, leurs semblables, allèrent briguer dans leurs cours des récompenses. On célébra la paix dans des écrits publics, qui n'annonçaient que le retour de la vertu et de la félicité sur la terre. Dieu soit loué! dit Babouc; Persépolis sera le séjour de l'innocence épurée; elle ne sera point détruite, comme le voulaient ces vilains génies: courons sans tarder dans cette capitale de l'Asie.

      II. Il arriva dans cette ville immense par l'ancienne entrée, qui était toute barbare, et dont la rusticité dégoûtante offensait les yeux4. Toute cette partie de la ville se ressentait du temps où elle avait été bâtie; car, malgré l'opiniâtreté des hommes à louer l'antique aux dépens du moderne, il faut avouer qu'en tout genre les premiers essais sont toujours grossiers.

      Babouc se mêla dans la foule d'un peuple composé de ce qu'il y avait de plus sale et de plus laid dans les deux sexes. Cette foule se précipitait d'un air hébété dans un enclos vaste et sombre. Au bourdonnement continuel, au mouvement qu'il remarqua, à l'argent que quelques personnes donnaient à d'autres pour avoir droit de s'asseoir, il crut être dans un marché où l'on vendait des chaises de paille; mais bientôt, voyant que plusieurs femmes se mettaient à genoux, en fesant semblant de regarder fixement devant elles, et en regardant les hommes de côté, il s'aperçut qu'il était dans un temple. Des voix aigres, rauques, sauvages, discordantes, fesaient retentir la voûte de sons mal articulés, qui fesaient le même effet que les voix des onagres quand elles répondent, dans les plaines des Pictaves5, au cornet à bouquin qui les appelle. Il se bouchait les oreilles; mais il fut près de se boucher encore les yeux et le nez, quand il vit entrer dans ce temple des ouvriers avec des pinces et des pelles. Ils remuèrent une large



<p>1</p>

Mémoires sur Voltaire, etc., 1826, 2 vol. in-8°; voyez tom. II, p. 240.

<p>2</p>

L'édition de 1750, dont j'ai parlé dans ma préface, porte de plus ces mots: «C'est un assez beau présent.» B.

<p>3</p>

La darique vaut vingt-quatre francs: vojez tome XXXII, page 494. B.

<p>4</p>

Persépolis étant Paris, l'entrée toute barbare est celle du faubourg Saint-Marceau: voyez le chapitre XXII de Candide. B.

<p>5</p>

Les Pietaves sont les Poitevins, habitants du Poitou. B.